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Tour du monde en solitaire 2017

42 jours 16 heures 40 minutes et 35 secondes, c’est le nouveau record du tour du monde en solitaire, établi ce dimanche par François Gabart. Un exploit majuscule qui s’explique par trois facteurs : un bon enchaînement météo, un bateau parfaitement au point et très rapide, et un skipper parvenu à repousser ses limites. Retour sur les six semaines de cette exceptionnelle tranche de vie marine.

Grandiose ! Bravo François Gabart ! - Alexis Courcoux / Macif

 

TOUR DU MONDE EN SOLITAIRE 2017

 

43 jours sans voir la terre…

 

Semaine 1 : dans le rythme à l’équateur

 

C’est le samedi 4 novembre, à 10h05, que le trimaran MACIF s’élance d’Ouessant à l’assaut du tour du monde dans une vingtaine de nœuds de nord-ouest et une mer praticable. La veille, au moment de quitter son port d’attache de Port-la-Forêt, François Gabart confie, à propos du challenge qui l’attend : « A un moment donné, il faut partir, c’est un record presque impossible à battre, Thomas (Coville) a navigué avec une certaine magie, je vais essayer de m’approcher de ce qu’il a fait et si je peux faire mieux, je vais tout faire pour » . Moins d’une semaine plus tard, le vendredi 10 novembre, le trimaran MACIF, après un léger coup de frein dans le Pot-au-noir, bascule dans l’hémisphère Sud en 5 jours 20 heures et 45 minutes, avec 3h34 de retard sur le temps de passage de Sodebo un an plus tôt. Un temps qui satisfait son skipper : « Nous nous étions dit que si nous avions une météo qui pouvait nous permettre de descendre à l’équateur en 6 jours, il fallait partir. Il y a un peu de déception de ne pas battre le rec ord à l’équateur, d’autant que j’y croyais, mais c’est la vie et il y en a un qui est plus gros, plus beau, après… » La légère déception de ne pas faire mieux que Sodebo est très vite atténuée par les perspectives réjouissantes dans l’Atlantique Sud : « La très bonne nouvelle, c’est que pour le moment, ça a l’air de bien s’enchaîner pour aller vers l’Afrique du Sud, et ça, c’est vraiment important parce que c’est quelque chose qu’on ne maîtrise pas au départ »

 

Chaleureux comité d'accueil pour le #trimaranMACIF dans le Goulet de Brest - Photo Jean-Marie Liot / ALeA / Macif

Semaine 2 : Record absolu en entrée d’Indien

 

La deuxième semaine se déroule comme dans un rêve pour François Gabart : s’il se voit contraint à une première réparation à cause d’une latte de grand-voile abîmée, la porte de l’Atlantique Sud s’ouvre en grand devant les étraves de son trimaran. Ce qui lui permet non seulement de débouler pleine balle dans l’alizé de sud-est, avec à la clé le record des 24 heures pulvérisé entre le lundi 13 et le mardi 14 novembre (851 milles parcourus contre 784 en juin 2016), à 35,4 nœuds de moyenne, mais surtout de « couper le fromage » vers le Cap de Bonne-Espérance à la faveur d’un positionnement plus est de l’anticyclone de Sainte-Hélène. Résultat : le jeudi 16 novembre, à 8h25, il rentre dans l’océan Indien après 12 jours 22 heures et 20 minutes (12 jours 20 heures et 10 minutes à Bonne-Espérance), soit le meilleur temps absolu, équipage et solitaire confondus, sur le tronçon Ouessant-Cap des Aiguilles. Il possède alors 2 jours et 6 heures d’avance sur le temps de passage de Thomas Coville. Revenant le lendemain sur cette descente express de l’Atlantique Sud, le skipper du trimaran MACIF explique : « C’est une des plus belles expériences de course au large que j’ai pu vivre, avec des sensations extraordinaires de vitesse : tout ce que j’aime » . Reste que l’intéressé ne s’emballe pas et se fait tout petit au moment d’aborder le vertigineux désert du Grand Sud : « C’est un peu comme quand tu es petit et que tu es en haut d’un toboggan : tu prends ton élan et une fois que tu es parti, tu ne peux plus reculer. J’ai l’impression que l’Afrique du Sud est à une altitude plus haute que le Cap Horn et que ça va glisser jusqu’au Cap Horn. Après, je sais qu’il va y avoir quelques petites bosses sur le toboggan… »

 

Je ne peux que m’en satisfaire, j’aurais signé sans hésiter à l’idée d’être ici avec ce temps de passage

 

Semaine 3 : grand zigzag dans l’Indien

 

Les quelques petites bosses que craignait François Gabart sur le toboggan du Grand Sud sont présentes d’entrée dans l’océan Indien : d’abord obligé de freiner pour laisser passer une violente dépression  descendant du canal du Mozambique et de se caler dans son train, le skipper constate vite l’essoufflement de cette dépression qui lui barre la route et le contraint, en accord avec la cellule météo dirigée par Jean-Yves Bernot, à plonger plein sud pour aller chercher un vent nouveau venu de l’ouest. Descendu jusqu’à 54°50 de latitude Sud, sous les Kerguelen, il remet vite du nord dans son cap, une zone de glaces ayant été repérée au niveau de l’île Heard. Si ce grand zigzag l’oblige à considérablement rallonger la route, les hautes vitesses sont cependant de retour avec une nouvelle journée au-delà des 800 milles et un franchissement de la longitude du Cap Leeuwin, au sud-ouest de l’Australie, le vendredi 24 novembre à 0h15, après 19 jours 14 heures et 10 minutes de mer. Interrogé sur son avance d’un jour et demi sur le tableau de marche de Thomas Coville, François Gabart confie alors : « Je ne peux que m’en satisfaire, j’aurais signé sans hésiter à l’idée d’être ici avec ce temps de passage. Mais autant à Bonne – Espérance, j’ai eu le temps de voir venir le truc , autant là, je suis concentré sur comment gagner dans le sud et réparer les petites bricoles que j’ai à bord. Je n’ai pas trop le temps de m’appesantir sur le chrono » . Effectivement, à ce stade du tour du monde, le trimaran MACIF, comme son skipper, affiche des premiers signes de fatigue, avec des chocs violents dans une mer formée qui empêchent le marin de se reposer et occasionnent des dégâts, entre dessalinisateur à réparer et casse de la galette de J2 (pièce ronde à l’avant du bateau servant à fixer par le bas le J2, voile d’avant). Premier épisode du « feuilleton galette »…

 

Semaine 4 : iceberg en vue et hautes vitesses

 

Entré dans le Pacifique le samedi 25 novembre à 22h05 après 21 jours et demi de mer, François Gabart franchit la ligne de changement de jour le lundi 27 novembre. Une journée bien particulière sur son tour du monde, puisqu’il fait la rencontre aussi inattendue que redoutée d’un iceberg. « C’était assez irréel. Je savais que j’étais très sud et que l’eau commençait à être froide, mais il n’y avait pas de détection de gros icebergs par satellite dans ce coin, j’étais assez serein. A un moment, j’empanne, et en sortie d’empannage, je vois cet espèce de truc, pas méchant, plutôt joli même, mais tu sens bien que c’est potentiellement très dangereux. Quand tu en vois un, c’est comme dans les dessins animés, tu te dis qu’il peut y en avoir cinquante, j’ai vécu quelques minutes un peu compliquées ». Fort heureusement pour lui, ce sera le dernier qu’il rencontrera, puisqu’il suivra par la suite une trajectoire assez nord dans le Pacifique. En fin de quatrième semaine, alors que le trimaran MACIF aligne des moyennes impressionnantes à 30-35 nœuds, le Cap Horn est bientôt en vue, le skipper ne cache pas une envie certaine de sortir du Grand Sud : « Je kiffe évidemment ces mers du Sud, c’est exceptionnel de naviguer là, mais c’est toujours pareil : quand tu arrives à la fin, tu es content de sortir. Je sais que c’est loin d’être fini et que l’Atlantique sera semé d’embûches, mais ça n’empêche que le Cap Horn est un endroit hautement symbolique, j’ai hâte d’y être » .

Chaleureux comité d'accueil pour le #trimaranMACIF dans le Goulet de Brest - Photo Jean-Marie Liot / ALeA / Macif

Semaine 5 : attention les secousses !

 

En franchissant le Cap Horn le dimanche 3 décembre à 13h20, après 29 jours 3 heures et 15 minutes, soit une avance de 2 jours 8 heures et 15 minutes sur le chrono de Thomas Coville, François Gabart ne cache pas une profonde émotion : « J’ai un peu de mal à en parler et à réaliser, ça me dépasse un peu. Jamais je n’aurais rêvé arriver dans ce temps – là au Horn. Quand j’ai passé la longitude, j’étais un ris – J2, il fallait que je largue le ris, j’ai mis la musique à fond dans le cockpit. Au début de ma manœuvre , j’avais la pêche, c’était assez magique avec la musique, et en fait, je l’ai finie avec les larmes, c’est tellement bon d’arriver là… » Le skipper du trimaran MACIF établit un record absolu de la traversée du Pacifique (Tasmanie-Cap Horn) en 7 jours 15 heures et 15 minutes, mieux que les 7 jours 21 heures 13 minutes et 31 secondes d’IDEC Sport avec six hommes à bord un an plus tôt ! Et la suite est au diapason avec un début de remontée de l’Atlantique Sud très rapide, jusqu’à ce qu’un méchant coup de vent, le mardi 5 décembre dans une mer creuse, ne secoue rudement le bateau et le marin. « C’est vrai que l’Atlantique Sud est une des parties les plus dures. Cette dépression a été un phénomène violent, je pense que c’est peut – être le plus fort que j’ai eu, p lus de 50 nœuds. En plus, je ne pouvais pas rouler mon J2 (à cause de son problème de galette de J2, de nouveau cassée) , ce n’était pas très confortable », commente-t-il en fin de cette cinquième semaine, alors qu’il approche de l’équateur et que l’avance sur Thomas Coville se creuse inexorablement. De quoi, malgré une fatigue devenue latente, donner du baume au cœur au marin : « C’est une chance énorme d’être là dans ce timing. Ça fait du bien de penser à ça. Quand tu vois que tu te rapproches de l’arrivée dans un temps très très correct, ça motive : on n’a jamais été aussi proche de l’arrivée ! » .

 

 

Semaine 6 : la tête à l’endroit et vers l’arrivée

 

6 jours 22 heures et 15 minutes après avoir franchi le Cap Horn (nouveau record absolu sur le partiel Cap Horn-équateur, solitaire et équipage confondus), François Gabart retrouve le dimanche 10 décembre l’hémisphère Nord qu’il avait quitté 30 jours 4 heures et 45 minutes plus tôt. Son avance sur Thomas Coville est passée à 5 jours 13 heures et 23 minutes. Dans la foulée, il traverse le Pot-au-Noir sans subir le moindre coup de frein, avant de retrouver des conditions musclées dans un alizé d’est-nord-est costaud et une mer de travers qui le mettent à rude épreuve. Et si jusqu’ici, l’intéressé confie avoir été « plutôt chanceux » d’un point de vue météo, la suite et fin de son tour du monde s’annonce moins rapide : une dorsale anticyclonique en formation au large du Golfe de Gascogne ne lui laisse en effet pas d’autre option que de se caler derrière et d’attendre qu’elle daigne se décaler vers la Bretagne. « C’est un peu frustrant car j’ai envie d’aller à fond la caisse jusqu’au bout, explique-t-il le mardi 12 décembre. Ce n’était certes pas le but du jeu, mais ça ne m’aurait pas déplu d’arriver dans un temps proche de celui de Francis Joyon en équipage (40 jours 23 heures 30 minutes en janvier dernier sur le Trophée Jules Verne, ndlr) . La météo ne le permet pas du tout, mais en même temps, ce n’est pas plus mal d’arriver dans une période assez calme, ça permet d’assurer le coup ». Le vendredi 15 décembre, c’est un marin apaisé et en osmose avec son bateau qui, le dernier gros coup de vent du matin derrière lui, se projette vers l’arrivée, prêt à « se faire porter » et encore incrédule face à l’exploit majuscule qu’il s’apprête à réaliser : « Je n’aurais jamais rêvé de ce chrono. Sur le papier, avec la météo, avec ce que j’étais capable de faire avec ce bateau -là, c’était possible de battre le record, mais dans les meilleurs scénarios, d’une ou deux journées. C’est assez extraordinaire ». Extraordinaire pour un marin exceptionnel…

Arrivée dans la rade de Brest, bienvenue à la maison François ! - Alexis Courcoux / Macif